Jean-Marie BOUTAUD

Volume
Démarche artistique: 

Ces sculptures à l'aspect primitif, faussement rudimentaire, ressemblent aux vestiges d'une civilisation disparue. Sans doute tirent-elles leur force de leur caractère minimal : offrir une résistance à l'interprétation, ouvrir plusieurs pistes de lecture sans imposer un sens unique, sans dire explicitement, enrichit une œuvre au lieu d'en réduire la portée comme on pourrait le croire.

- Eclats, fragments recueillis, extraits de la matrice terrestre. Les matériaux sont nobles et beaux comme les noms qui les désignent. « Marbre et basalte » s'impose à l'oreille autant qu'à l'œil, et sonne comme le titre d'une œuvre qui en est dépourvue. Comme si la seule désignation des pierres suffisait à en dire la beauté -

- Les sculptures sont là, secrètes, énigmatiques, apparemment froides. Evidentes dans leur mutisme hiératique. Elles demandent à être doucement apprivoisées pour commencer à se livrer -

Le minéral est inerte. Lui donner vie peut sembler relever de la gageure. Il s'agit bien de faire parler un caillou, de susciter en nous des émotions à partir d'un bloc de matière sans rapport apparent avec la sensibilité humaine. La tâche semble d'autant plus difficile que le sculpteur ne procède pas ex nihilo ; la pierre préexiste à son travail, immobile et muette, comme figée, inaltérable, dans un défi permanent.
Ici pourtant les sculptures vivent, parlent, expriment, signifient. On pourrait presque dire qu'elles bougent et respirent. Le minéral s'animalise. Les formes sont féminines, tantôt anguleuses et tranchantes, tantôt courbes et lisses, elles appellent la caresse. Etrange sexualisation de la pierre, qui renvoie sans doute à une perception mythique de la terre d'où ces fragments ont été arrachés.

Etrangement cette matière terrestre tellement travaillée, taillée, polie, perforée, ne trahit pas son origine : le travail proprement humain, qui impose par nature une altération, ne déflore jamais le matériau sollicité. Paradoxe de la création : les sculptures de Jean-Marie Boutaud semblent presque « naturelles ». L'oeuvre achevée, dans sa forme et ses prétentions, n'a pourtant plus rien de commun avec le bloc de pierre initial : elle est consciemment élaborée, structurée, elle procède d'une volonté humaine et semble cependant avoir toujours existé, indépendamment de son créateur. La sculpture atteint ici une forme de vérité, esthétique et philosophique, dans le sens où l'œil et le travail du sculpteur semblent avoir révélé la véritable nature de la pierre. Comme si l'acte créateur – acte dé-formateur et apparemment spoliateur -, par un artifice transcendant donnait à la matière sa vraie dimension. En passant entre les mains du sculpteur, en acceptant cette apparente trahison, la pierre semble accéder à la connaissance d'elle-même. C'est ce qui l'en détourne apparemment qui la rapproche de son essence. L'artifice semble ici un passage obligé pour rendre la pierre à son état premier, mais enrichie, densifiée par sa propre mise à jour. L'acte créateur semble ici avoir actualisé des formes virtuellement présentes que personne ne pressentait dans la matière brute. D'où la paradoxale impression que nous avons d'être en présence d'oeuvres « naturelles ».

Les signes sont sans doute présents partout dans le réel, autour de nous, dans l'attente d'un regard qui les ferait exister pour tous. Le regard de Jean-Marie Boutaud est de ceux-là.

Corinne Berger, mars 1991